
En Haïti, la guerre des gangs ne se joue plus seulement dans les rues, à coups d’armes et de barricades. Elle se déroule aussi sur les téléphones, au fil des directs TikTok, des cadeaux virtuels et des audiences de plusieurs milliers de personnes.
Alors que des familles fuient leurs quartiers, que des habitants abandonnent leurs maisons et que des journalistes travaillent sous la menace, une autre bataille se mène derrière les écrans : celle du récit, de l’influence et de la visibilité. Dans cet univers, un « Lion », un « Univers » ou tout autre cadeau virtuel ne représente pas seulement une animation éphémère. Ces dons s’inscrivent dans une économie numérique réelle, susceptible de générer des revenus pour les créateurs de contenu.
Dès lors que des personnes liées, de près ou de loin, à des groupes armés interviennent dans ces espaces, une question d’intérêt public se pose : qui finance qui, dans quel but et avec quelles éventuelles contreparties ?
Le phénomène ne relève plus uniquement des rumeurs qui circulent sur les réseaux sociaux. Le rapport S/2025/85 des Nations unies examine directement l’usage des plateformes numériques par les gangs haïtiens. Selon ce document, ces groupes utilisent les réseaux sociaux pour diffuser leur propagande, mettre en scène leur puissance, délégitimer les institutions, recruter et intimider.
Le rapport évoque notamment l’organisation de directs TikTok par des chefs de gangs afin de promouvoir leurs actions, menacer leurs adversaires et s’adresser directement à une audience parfois très large. Il ne s’agit donc plus seulement de vidéos provocatrices : les réseaux sociaux sont devenus un levier de communication pour des organisations criminelles.
La question des cadeaux TikTok mérite, elle aussi, une attention particulière. Selon des informations de presse reprises par le rapport onusien, Renel Destina, connu sous le nom de « Ti Lapli », aurait envoyé des cadeaux virtuels à plusieurs influenceurs haïtiens. Le document cite notamment les pseudonymes « Tati Mendel », « Commandant », « Parrola », « Belle-Enfant » et « Trapalman ».
Cette mention appelle toutefois à la prudence. Être cité dans un tel contexte ne signifie pas appartenir à un gang. Recevoir un cadeau virtuel ne constitue pas davantage, à lui seul, la preuve d’une complicité criminelle. Toute responsabilité individuelle doit reposer sur des éléments vérifiables, une enquête rigoureuse et, le cas échéant, une décision de justice.
Mais la prudence ne doit pas devenir un prétexte pour refuser de poser les bonnes questions. Lorsqu’une personne associée à un groupe criminel participe à un direct et distribue des cadeaux convertibles en revenus, il est légitime de s’interroger : s’agit-il d’une recherche de visibilité, d’une stratégie d’influence, d’une tentative de gagner des soutiens ou d’établir des relais ? Existe-t-il des contreparties ? Des messages sont-ils transmis avant ou après ces transactions ?
Un autre phénomène inquiète : la transformation de certains espaces numériques en territoires contrôlés par des communautés organisées. Une opinion divergente peut rapidement déclencher une campagne contre son auteur : appels au signalement, attaques contre sa réputation, diffusion d’accusations ou tentatives de suspension de compte.
Le désaccord n’est alors plus traité par le débat, mais par une logique de neutralisation. Et lorsque l’argent entre en jeu pour financer des campagnes d’humiliation, diffuser de fausses accusations ou discréditer une cible, l’affaire peut dépasser la simple querelle entre influenceurs pour relever, selon les faits, du harcèlement, de la diffamation ou de l’intimidation.
Mais derrière ce phénomène se cache également une crise plus profonde : la banalisation de la médiocrité et la confusion entre popularité et compétence.
Sur les réseaux sociaux haïtiens, le nombre d’abonnés semble parfois suffire pour transformer n’importe qui en leader d’opinion. Des personnes qui lisent peu, vérifient rarement leurs informations ou ne disposent d’aucune expertise particulière peuvent intervenir avec une assurance absolue sur la politique, la diplomatie, l’économie, la justice, la sécurité ou n’importe quel sujet d’actualité.
Le problème n’est pas l’absence de diplôme : on peut être autodidacte et produire une réflexion remarquable. Le problème commence lorsque la connaissance, la lecture, la recherche et la vérification des faits deviennent secondaires, tandis que le scandale, l’insulte et le vacarme deviennent des moyens d’acquérir de la notoriété.
Il faut alors poser une question dérangeante : qu’est-ce que la société haïtienne choisit aujourd’hui de valoriser ?
Pendant que des enseignants, chercheurs, entrepreneurs, artistes, journalistes sérieux et jeunes professionnels peinent parfois à faire entendre leur voix, des contenus qui n’apportent presque rien au débat public peuvent accumuler des centaines de milliers, voire des millions de vues.
Nous fabriquons aussi les célébrités numériques que nous dénonçons. Chaque abonnement, chaque partage, chaque commentaire et chaque minute passée dans un direct constitue une forme de capital numérique. Lorsqu’une société récompense davantage le scandale que la connaissance, elle risque d’envoyer à sa jeunesse un message terrible : pour réussir, il ne serait plus nécessaire d’apprendre, de construire ou de créer ; il suffirait de faire du bruit.
Cette culture de l’apparence mérite également d’être interrogée lorsqu’elle rencontre l’économie criminelle. Sur certaines images diffusées publiquement, on peut voir des individus associés à l’univers des gangs exhiber vêtements de grandes marques, meubles coûteux, appareils électroniques et décors sophistiqués.
Posséder un canapé, un téléviseur ou des vêtements de marque ne constitue évidemment aucune preuve d’activité criminelle. Mais lorsque le train de vie visible paraît difficile à rapprocher de revenus légaux connus, une enquête financière peut légitimement chercher à comprendre les circuits d’acquisition.
Qui achète ? Qui paie ? Qui expédie ? Qui réceptionne ?
Lorsqu’un produit vendu dans une grande enseigne aux États-Unis finit dans la résidence d’un acteur criminel en Haïti, ce n’est pas nécessairement le produit lui-même qui doit intéresser les enquêteurs, mais éventuellement son parcours financier et logistique. Qui a effectué l’achat ? Avec quel moyen de paiement ? Comment la marchandise est-elle arrivée en Haïti ? Existe-t-il des intermédiaires ?
Suivez mon regard.
Nous regardons beaucoup celui qui tient le fusil. Peut-être devrions-nous regarder davantage ceux qui, lorsqu’ils existent, facilitent l’argent, les achats, la logistique et la communication qui entretiennent son pouvoir. Combattre un réseau criminel, ce n’est pas seulement arrêter celui qui tire : c’est aussi comprendre l’écosystème qui lui permet de fonctionner.
Dans le contexte haïtien, les conséquences de cette convergence entre criminalité et influence numérique peuvent être particulièrement graves. Une accusation lancée depuis Montréal, Miami, New York ou Paris peut être entendue presque instantanément à Port-au-Prince. Lorsqu’un environnement numérique est fréquenté par des individus disposant d’une capacité réelle de violence, les mots prononcés lors d’un direct changent de portée.
Une personne publiquement qualifiée d’« ennemi », de « traître » ou désignée comme cible peut ensuite être exposée à des menaces dans le monde réel. Le rapport des Nations unies mentionne d’ailleurs un épisode au cours duquel Jimmy Chérizier aurait utilisé une diffusion TikTok pour appeler à s’en prendre à des journalistes. Cet exemple souligne la nécessité de prendre au sérieux le lien entre violence numérique et violence physique.
Il devient donc difficile d’affirmer : « Ce n’est que TikTok. »
Lorsqu’un individu armé suit un direct, la parole peut devenir dangereuse. Lorsqu’un chef de gang rassemble une audience importante, cette audience peut devenir un instrument de pouvoir. Et lorsque l’argent criminel est susceptible d’acheter de la visibilité, les transactions numériques deviennent une question de sécurité publique.
La frontière entre influence et intermédiation mérite ainsi d’être examinée. À partir de quel moment un créateur de contenu cesse-t-il de commenter l’actualité pour devenir, consciemment ou non, le relais d’intérêts criminels ? À partir de quel moment une campagne numérique coordonnée dépasse-t-elle la liberté d’expression pour relever de l’intimidation ? À partir de quel moment l’origine ou la destination d’un paiement justifie-t-elle une enquête ?
Ces questions ne peuvent être tranchées par les tribunaux improvisés des réseaux sociaux. Elles relèvent des preuves, des enquêtes et des institutions judiciaires compétentes.
La lutte contre les gangs en Haïti ne peut donc se limiter aux opérations policières, aux armes saisies et aux territoires repris. Elle doit aussi intégrer les flux financiers numériques, les circuits commerciaux et logistiques, les canaux de communication et les réseaux d’influence susceptibles de graviter autour des organisations criminelles.
Les plateformes numériques ont également leur part de responsabilité. Aucun chef de gang ne devrait pouvoir transformer impunément sa puissance criminelle en audience, son audience en influence, puis son influence en revenus. TikTok et les autres plateformes doivent mieux prendre en compte le contexte haïtien, notamment les contenus diffusés en créole, et réagir rapidement lorsque leurs services servent à promouvoir la violence, intimider des citoyens ou glorifier des organisations criminelles.
Le risque majeur reste celui de la banalisation. On s’amuse de voir un chef de gang apparaître dans un direct. On applaudit lorsqu’un cadeau virtuel traverse l’écran. On observe les diamants s’accumuler, les vêtements de luxe s’exhiber et les compteurs d’audience grimper. Peu à peu, la criminalité devient spectacle, le scandale devient contenu et la médiocrité devient influence.
Pourtant, derrière les écrans se trouvent des victimes : des personnes tuées ou enlevées, des femmes exposées aux violences, des enfants déplacés et des familles contraintes d’abandonner leur maison pour survivre.
Les gangs ont déjà conquis trop de territoires physiques en Haïti. Leur laisser conquérir également notre espace numérique, notre imaginaire collectif et les modèles de réussite proposés à notre jeunesse constituerait une autre défaite.
Car le danger n’est peut-être plus seulement que les gangs envahissent TikTok. Le danger est que TikTok contribue à normaliser leurs codes : culte de l’argent facile, intimidation, humiliation de l’adversaire, démonstration de richesse et glorification de la force.
Et le jour où l’argent criminel pourra acheter de l’influence, où cette influence pourra servir à désigner des cibles et où des hommes armés pourront recevoir ces messages en direct, le téléphone cessera d’être un simple outil de communication.
Il deviendra une extension de l’arme.
La prochaine grande enquête sur les réseaux criminels haïtiens ne commencera peut-être pas par la découverte d’un fusil ou d’une cargaison de munitions.
Elle pourrait commencer par l’historique d’un direct TikTok, un cadeau virtuel, une transaction bancaire ou simplement une facture d’achat.
Vitalème ACCÉUS
acceus2009@gmail.com

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